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22 novembre 2008 6 22 /11 /novembre /2008 07:33

La référence en matière de crise est aujourd’hui fournie par 1929. L’historien Scott Reynolds Nelson, dont la mémoire est par nature plus longue que celle des médias, nous rappelle le précédent de 1873, qui pour lui est l’archétype de la grande dépression née d’une bulle de crédit, et dans laquelle il voit de nombreux parallèles avec la situation actuelle. Reynolds met également en garde contre les conséquences de ces crises dévastatrices. A l’époque, la recherche de boucs émissaires avait provoqué une recrudescence de l’antisémitisme et allumé des pogroms en Europe de l’est.

La dépression de 1929 n’est pas le bon modèle pour la crise économique actuelle

Par Scott Reynolds Nelson, The Chronicle, 17 octobre 2008

En tant qu’historien du 19ème siècle, j’ai lu mon journal avec un certain effroi. Alors que de nombreux commentateurs de la crise actuelle des prêts des banques ont fait un parallèle avec la Grande Dépression de 1929, cette comparaison n’est pas particulièrement adaptée. Il y a deux ans, j’ai commencé une recherche sur la Panique de 1873, un évènement qui concerne mes collègues en histoire des affaires et du travail, mais sans doute ignoré de toute autre personne. Mais en tournant la manivelle du lecteur de microfilms, me parvenaient d’étranges échos des événements récents.

J’ai des doutes quand les commentateurs évoquent 1929. Selon la plupart des historiens et économistes, cette dépression était plus liée aux stocks énormes des usines, un krach de la bourse et une incapacité de l’Allemagne à payer ses dettes de guerre, ce qui l’a conduit à une forte pression sur les réserves d’or Britanniques. Aucun de ces facteurs n’est réellement un problème actuellement. Les industries actuelles ont des moyens de contrôle très sophistiqués pour adapter la production quand la consommation baisse ; notre milieu boursier a suivi les problèmes bancaires qui ont émergé il y a plus d’un an, et il n’y a pas de problème international avec les réserves d’or, tout simplement parce que les prêts des banques ne dépendent plus de ces réserves.

En fait, les déboires économiques actuels ressemblent un peu à ce que ma grand-mère de 96 ans appelle “La véritable Grande Dépression“. Elle comptait les pennies dans les années 1930, mais elle disait que c’était moins terrible que pendant la grande dépression que ses grands-parents avaient traversée. Ce krach a eu lieu en 1873 et dura plus de quatre ans. Il ressemble davantage à notre crise actuelle.

Les problèmes ont commencé vers 1870, d’abord en Europe. Dans l’Empire Austro-Hongrois, fondé en 1867, dans les états unifiés autour de la Prusse et de l’empire Germanique et en France, les empereurs ont crée de nouvelles institutions qui émettaient des prêts pour des constructions privées ou municipales, particulièrement dans les capitales comme Vienne, Berlin et Paris. Ces prêts étaient plus faciles à obtenir qu’avant, et il s’en suivit un boum immobilier. La valeur des terrains grimpa indéfiniment ; les emprunteurs souscrivaient voracement de plus en plus d’emprunts, en les garantissant par des maisons à moitié construites ou pas encore ! Les endroits les plus admirables aujourd’hui dans ces trois villes sont situés dans des édifices construits au cours de cette soi-disant période fondatrice.

Mais les fondamentaux économiques étaient mal assurés. Les exportateurs de blé de Russie ou d’Europe Centrale ont du faire face à une nouvelle concurrence internationale qui a cassé les prix. La version du 19ème siècle des containers de produits “made in China” et expédiés à Wal-Mart consistait en légumes des fermiers du Middle-West américain. Ils utilisaient déjà les silos à grain, les tapis roulants, et d’énormes bateaux à vapeur pour exporter des trains entiers de blé. L’Angleterre, le plus grand importateur de blé, se convertit à ce blé bon marché assez rapidement vers 1871. Vers 1872 le kérosène et l’alimentation industrielle montaient en flèche au coeur de l’Amérique, dévalorisant la graine de colza, la farine et la viande de boeuf. Le krach eut lieu en Europe Centrale en mai 1873, quand il devint clair que les prévisions régionales pour une croissance économique continue étaient trop optimistes. Les Européens durent faire face à ce qu’ils appelèrent l’Invasion Commerciale Américaine. Un nouveau super pouvoir industriel était né, dont les bas coûts prenaient à la gorge le commerce européen et le style de vie européen.

Alors que les banques continentales s’écroulaient, les banques britanniques retirèrent leurs capitaux, faute de savoir quelles étaient les institutions les plus impliquées dans la crise des prêts. Le taux des emprunts inter-bancaires atteint des sommets. Cette crise bancaire atteint les Etats-Unis à l’automne 1873. Les compagnies de chemin de fer s’écroulèrent les premières. Elles avaient élaboré des instruments financiers qui promettaient un taux fixe sans que soit clair pour grand monde ce qui était garanti aux investisseurs en cas de faillite (réponse : rien). Les bons s’étaient bien vendus au début, mais ils ont chuté après 1871 quand les investisseurs se sont mis à douter de leur valeur, les prix ont baissé et beaucoup de compagnies de chemin de fer ont pris des prêts bancaires à court terme pour continuer à poser des rails. Ensuite les taux des prêts à court terme montèrent en flèche à travers l’Atlantique en 1873, les compagnies de chemin de fer furent en difficulté. Quand Jay Cooke, financier des chemins de fer, fut incapable de payer ses dettes, la Bourse s’écroula en septembre, provoquant la fermeture de centaines de banques durant les trois années suivantes. La panique continua pendant plus de quatre ans aux Etats-Unis et près de six ans en Europe.

Les effets à long terme de la panique de 1873 étaient pervers. Pour les plus grandes firmes industrielles des Etats-Unis - celles qui avaient des contrats garantis et la possibilité de passer des marchés à prix réduits avec les compagnies de chemins de fer - ces années de panique valaient de l’or. Andrew Carnegie, Cyrus McCormick et John D. Rockefeller avaient assez de capitaux en réserve pour financer leur propre croissance continue. Pour de plus petites entreprises, qui comptaient sur une demande saisonnière et sur des capitaux extérieurs, la situation devint terrible. Les réserves de capital s’asséchèrent et les industries aussi. Carnegie et Rockefeller rachetèrent leurs concurrents à prix cassés. L’Age d’or des Etats-Unis avait commencé en ce qui concerne la concentration industrielle.

Comme la panique s’accentuait, les Américains ordinaires souffrirent terriblement. Un fabricant de cigare, Samuel Gompers, qui était jeune en 1873 se souvint plus tard qu’avec la panique, "l’organisation économique s’écroula avec des accents de cataclysme primitif ». Entre 1873 et 1877, de nombreuses petites entreprises et ateliers mirent la clé sous la porte, des dizaines et des centaines de travailleurs, dont beaucoup d’anciens soldats de la Guerre Civile, devinrent des temporaires. Les termes de "tramp" (vagabond) et "bum" (clochard), tous deux des références aux anciens soldats, devinrent courants dans la langue américaine. Les listes de l’aide sociale explosèrent dans les villes principales, avec un taux de chômage à 25% (100 000 travailleurs) rien qu’à New York City.

Les chômeurs manifestèrent à Boston, Chicago, et New York pendant l’hiver 1873-74, demandant l’ouverture de chantiers publics. A Tompkins Square - New-York - en 1874, la police attaqua la foule avec des gourdins et frappa des milliers d’hommes et de femmes. La panique fut suivie par les grèves les plus violentes de l’histoire de l’Amérique, y compris le groupe secret de travailleurs connu sous le nom de Molly Maguire dans les mines de charbon de Pennsylvanie en 1875, quand des travailleurs masqués échangèrent des coups de feu avec la "Coal and Iron Police," une force privée missionnée par l’Etat. Une grève du chemin de fer à l’échelle des Etats-Unis suivit en 1877, au cours de laquelle la foule détruisit des nœuds ferroviaires à Pittsburgh, Chicago, et Cumberland, Md.

En Europe Centrale et Orientale, les temps étaient de plus en plus difficiles. Beaucoup d’analystes politiques ont rejeté la responsabilité de la crise à la fois sur les banques internationales et sur les Juifs. Les leaders de la politique nationaliste (ou agents du tsar Russe) ont adopté une nouvelle forme sophistiquée d’antisémitisme qui fit école auprès des milliers de gens qui avaient perdu leurs moyens de subsistance pendant la panique. Des pogroms anti-Juifs s’en suivirent dans les années 1880, surtout en Russie et en Ukraine. Petites et grandes communautés avaient trouvé un bouc émissaire : les étrangers dans leur propre milieu.

Je suis troublé par les échos du passé dans les problèmes actuels de prêts immobiliers. Après 2001, des prêts furent accordés aux primo acquéreurs qui signèrent pour des taux variables qu’ils ne pourraient vraisemblablement jamais payer, même dans le meilleur des cas. Les spéculateurs de l’immobilier, espérant récupérer facilement les propriétés, se déchainèrent, en supposant que les prix des maisons n’arrêteraient pas de grimper. Ces dettes furent titrisées sous forme de titres complexes pour les compagnies de crédit et d’autres banques d’affaires, puis vendues à d’autres banques ; inquiètes pour la stabilité de ces titres, les banques ont acheté une espèce de police d’assurance appelée « credit-derivative swap », dont les gérants se figuraient qu’elle protégerait leurs investissements. Plus de deux millions de demandes de saisies - notifications de non-paiement, de ventes aux enchères ou de saisies par les banques furent recensées en 2007. Depuis, des milliards de dollars furent déjà investis dans ce marché dérivé des crédits. Est-ce que ces nouveaux instruments financiers étaient assez résistants pour couvrir tout le risque ? (réponse : non) . Comme en 1873, une pyramide financière complexe reposent sur la tête d’une épingle. Les banques accumulent du cash. Les banques qui accumulent du cash ne font pas de prêts à court terme. Les grandes et petites entreprises courent un risque de mort faute de crédits à court terme pour acheter les matières premières, expédier leurs produits et entreposer les stocks.

S’il y a des leçons à tirer de 1873, elles sont différentes de celles de 1929. Surtout, quand les banques périclitent à Wall Street, elles arrêtent toute l’activité ailleurs et ce pour très longtemps. La laborieuse remise en route des banques aux Etats-Unis et en Europe créa un chômage généralisé. Les syndicats (illégaux presque partout auparavant) se développèrent mais furent enrayés par les institutions centrales qui apprirent à agir à la limite de la loi. En Europe, les politiciens prirent les Juifs comme boucs émissaires, à la lisière des problèmes économiques. (D’autre part les Américains s’en prenaient surtout à eux-mêmes ; beaucoup se mirent à adopter ce qu’on appela plus tard la religion fondamentaliste.)

Les gagnants de cette panique , une fois sortis d’affaire, pourraient être les firmes - financières ou autres - qui ont des réserves de cash substantielles. On pourrait voir à l’horizon une consolidation importante des entreprises, ainsi qu’une réponse nationaliste avec des fortes barrières douanières, un déclin du commerce international, et la prise des immigrants comme boucs émissaires pour l’accès aux rares emplois. L’échec des discussions de l’OMC en Juillet, commencées à Doha il y a sept ans, suggère l’arrivée d’une nouvelle vague de protectionnisme.

Enfin, la Panique de 1873 a montré que le centre de gravité du crédit mondial s’était déplacé vers l’ouest - d’Europe Centrale vers les Etats-Unis. La panique actuelle suggère un nouveau déplacement - des Etats-Unis vers la Chine et l’Inde. Je ne me risquerai pas à des prévisions au-delà. J’ai encore un microfilm à lire.

Scott Reynolds Nelson est professeur d’ histoire au College William and Mary. Parmi ses livres on compte : Steel Drivin’ Man : John Henry, the Untold Story of an American legend (Oxford University Press, 2006).


Publication originale The Chronicle, traduction communiquée par Madeleine Chevassus.


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Published by Ferlinpimpim - dans Politique
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commentaires

Lisa SION 23/11/2008 01:21

Damien,
Ce que j'apprécie chez toi, ce sont les facultés que je n'ai pas, d'investigation, d'opinion, ainsi que tes billets d'humeur. A chaque fois que je furette sur ton blog, il y a une perle mais sans la coquille. Tu sais, je ne suis pas endetté, propriétaire de ma maison de famille ma compagne habite à 100m, elle passe l'été chez moi, je passe l'hiver chez elle...je n'ai aucune raison de me plaindre du système dont je ne souffre nullement. Je suis au paradis que j'ai durement défendu toute ma vie, malheureusement au prix de ma santé, mais j'ai un moral en granite.
Mais, je ne suis pas pour autant de marbre et de savoir que la misère gagne du terrain dans ces temps obscurs où l'on parle de milliards toutes les minutes sur tous les supports merdiatiques... que le fossé se creuse toujours plus profond, que les puissants tirent les ficelles, qu'ils baisent dans les paradis fiscaux sur le dos du plus grand nombre, qu'ils ont les moyens d'empisonner l'humanité entière en cinq minutes...c'est insupportable. à toi.

Ferlinpimpim 22/11/2008 23:44

Tu sais bien, Lisa, que je suis bien plus fort dans les humeurs que dans le journalisme...
Mais la transition est proche.
Très proche.
Ca va donner...

Lisa SION 22/11/2008 14:17

Salut Damien, je te propose ce bout de commentaire que je viens d'envoyer ailleurs, mais en rapport avec ton sujet.
Encore un histoire de variation de durée d’un crédit. Evidemment que la hausse du taux du crédit, ou la réduction du délai de remboursement sont des armes condamnant l’entreprise à l’étranglement à terme. Il n’y a pas besoin d’aucun diplôme en économie pour comprendre cela. Dans une conjoncture favorable, les financements peuvent se détendre et permettre aux entreprises de privilégier l’investissement sur le remboursement. Cette souplesse aurait permis aux nombreux jeunes propriétaires d’immobiliers neufs de repousser quelques échéances au vu de leurs difficultés passagères. Mais tout ce système repose sur une confiance à très long terme que la conjoncture immédiate met en péril. Mais, qui sont les vrais moteurs de cette confiance, les élections américaines ou la croissance chinoise ? La formidable explosion des technologies ou la fin du monde proche ? Vivons nous plus une révolution technologique salvatrice ou sommes nous victime d’une ésotérisation maléfique ? Est-ce le portefeuille des millions de travailleurs quotidiens honnètes ou les viols permanents des mafias qui dominent les marchés ? Le plus puissant pays mondial sera-t-il le grand frère de l’umanité ou un prédateur pire que tout ? La grande perte de confiance actuelle en dit long sur ces questions en suspens... Mais, pour revenir à votre sujet, la plus grande véritable révolution de notre temps est la maison entièrement autome qui produit toute l’énergie dont elle a besoin y compris celle qui alimente la petite voiture légère sur un rayon de cent ou jusqu’à cinq cent kilomètres. Seulement, ceci réduit à zéro les nombreux abonnements qui contraignent actuellement l’humain à son administration. C’est donc cette technologie qui est la plus prisée de nos jours. Le captage des brevets et les entraves bancaires mettant en péril toute les tentatives d’éclosion de ces technologies alternatives, ( EV1, Tucker, etc..) témoignent du complot soigné exercé par les puissants. " Le cas de cet emblème du savoir-faire français crée le buzz aussi bien sur les tribunes indépendantes que sur les sites « sentinelles » (journalisme citoyen, veille stratégique…). La blogosphère n’est pas en reste, un vent de mobilisation souffle sur ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire Uniross ». S’il est un domaine crucial qu’il faut absolument protèger et qui mérite de se mobiliser...c’est bien celui-ci !
plus ce bout d'&co 89

Barrage de la grande distribution: les piles jetables sont les seules à être proposées largement au consommateur dans les "têtes de gondoles". Trouver des piles rechargeables relève du parcours d’obstacles, confinées dans un hypothétique coin bricolage.

Barrage des banques, ensuite, qui n’ont que faire de financer une PME pour quelques centaines de milliers d’euros dans les technologies critiques quand on peut gagner des milliards au casino mondial de la finance. D’autant plus que Christophe Gurtner, patron de l’entreprise n’appartient pas aux cercles de "l’establishment" et n’est pas le "copain" d’hommes politiques puissants. a+,